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Tunisie : Moncef Marzouki : " Malgré tout, la rencontre"
Posté par Peyron le 28/6/2001 0:00:00 (2097 lectures)

Témoignage du Professeur de Santé Publique en exil.
Ce texte nous a été confié à l'occasion de la conférence qu'il a accordée à l'ACAT Paris V le jeudi 15 janvier 2004.
"C’est le jour national pour l’amnistie générale. Ils vont être un peu plus collants, un peu plus nerveux, un peu plus nombreux, me suis–je dit en me préparant à une dure journée.
Ils, ce sont les policiers en civil que je traîne avec moi comme un boulet depuis une décennie. Ils m’ont filé dans les ruelles de la médina, accompagné chez l’épicier du coin, poursuivi sur des centaines de kilomètres dans leurs voitures banalisées, talonné dans les couloirs des cliniques, encadré dans les trains, campé devant chez moi pendant des semaines."

Je les ai vu assister à mes cours, aux soutenances de thèses, noté religieusement ce que je dis dans les conférences internationales dans tous pays où la Tunisie a un consulat. Je ne mesurais pas encore à quel point ils allaient être nerveux, et innombrables, ce jour que la société civile voulait dédier à la concorde civile. Je décide d’ignorer les deux flics qui montent avec moi dans le train Sousse –Tunis. Ce sont des ‘’humains’’. Mais expliquons d’abord. Il y a deux types de surveillance des dissidents: la normale et la ‘’collante’’. La première est celle à la quelle a droit n’importe quel tunisien un tant soit peu suspect: filature discrète, surveillance téléphonique, contrôle du courrier. La seconde est une punition infligée aux ‘’durs ‘’ de la contestation. On ne vous lâche plus d’une semelle. La voiture de police banalisée avec quatre hommes dedans, stationne nuit et jour devant votre maison. Le plus dur pour moi, c’est quand ils me suivent dans mes promenades nocturnes sur la plage. Oh il n’ y a aucun risque d’agression ! Mais quel plaisir peut-on tirer des bruits des vagues, du reflet de la lune sur la surface de la mer, quand deux types halètent dans votre dos. Cela fait cinq mois que j’ai droit à la ‘’collante’’ et je commence à en sentir tous les effets délétères. Je commence à ne plus vouloir sortir de chez moi. Il faut se reprendre. On va voir qui va déstabiliser qui ? Je peaufine longuement la riposte. Les policiers que j’avais finis par connaître se divisaient en ‘’gorilles’’ et ‘’humains’’, les premiers antipathiques et grossiers allaient faire les frais de la première technique. Je les traîne dans les endroits bondés: marché, magasins, gares ou trains. Là, je lève la voix, les montre du doigt, m’adresse à la foule appelle les gens à bien les repérer. Suit un discours sur la police politique, ses méfaits, la nécessité pour tous de se réveiller… Les ‘’gorilles’’ s’enfuient, complètement déstabilisés par le comportement de ce fou qui ne joue pas correctement son rôle de victime apeurée et ne les laisse pas jouer leurs rôles d’effrayants policiers. Avec les humains, on y va à la psychologie. Je salue poliment les quatre types assis dans la voiture depuis le matin, sous un soleil de plomb.
“Dites moi mes frères, cela fait six heures que vous êtes dans ce four. Avez-vous une idée de la somme que les mafieux que vous protégez ont gagnée pendant ces six heures ? ‘’ Silence renfrogné.
“ Dites –moi mes frères, X vient de se faire un million de dollars dans l’affaire de la centrale d’électricité de Radès. Tenez c’est écrit ici. Faites le calcul. Combien de siècles il vous faudra à quatre pour faire ce million avec votre salaire ?
Silence menaçant.
“ Dites-moi mes frères, vous savez comment c’est structuré chez nous. Le parti unique a fait main basse sur l’Etat, la police a fait main basse sur le parti, mais c’est la pègre qui a fait main basse sur la police’’ Les policiers baissent les yeux. Un jour je les sens prêts pour l’estocade.
‘’Dites moi, dans dix ans vos commanditaires seront en prison ou en fuite avec leurs millions et vous qui n’aurez que quarante ans à tout casser, qu’est-ce que vous allez faire ? »
Pour travailler mes policiers, je leur fais livrer l’eau fraîche l’été, parfois le café. A Ramadan j’ai des difficultés avec ma belle sœur au moment de la rupture du jeune.
“ Mes bricks pour ces gens –là, jamais ” !
Elle finit par se calmer. Les policiers ravis et gênés ramènent le plat vide. Je finis par ne plus être incommodé par leur présence, même sur la plage. Un soir, sûrs de ne pas être ‘’donnés’’ c’est eux qui m’abordent:
‘’Docteur, n’eût été la nécessité de gagner ce maudit pain, jamais nous ne ferions ce boulot’’
-Je n’ai rien contre vous, ce que je combats c’est un système dont vous êtes aussi les victimes. Mais en attendant que cela se règle, faites attention. Ne touchez jamais au corps d’un tunisien, ni ne mettez vos mains dans ses poches’’
Avec le temps, même les ‘’gorilles ‘’ se font plus humains. Je songe en souriant à la tête du grand patron s’il savait !
A la gare de Tunis c’est la foule des policiers du district qui doivent me prendre en charge. Trois motos avec des gamins excités ne me lâcheront plus d’une semelle toute la journée, roulant bruyamment sur le trottoir où je marche, fendant à contresens une foule inquiète et perplexe. Le barrage autour du siège de la ligue, où devait se tenir la première réunion de la journée, est incroyablement dense. Ils ont beau être tous en civil, j’en reconnais la plupart. On me laisse passer pour rejoindre ceux qui ont pu se faufiler, mais les anonymes sont brutalement refoulés. La conférence de presse démarre dans le bruit des cris qui montent de la rue car les fiers à bras continuent de repousser les arrivants. Une fois terminée, je redescends au pas de course. Tant de choses à faire, de gens à voir, par cette canicule et avec ces trois motos dans le dos ! Quelle perspective peu réjouissante !
En bas de l’immeuble, il y a plus de policiers que de passants. C’est fou, c’est démentiel, c’est insensé, et c’est partout pareil: dans toutes les rues sensibles qui mènent aux endroits ‘’à risque’’. Tunis est en état de siège policier. Je fends cette masse compacte de visages hostiles, regardant droit devant moi. Brusquement un grand gaillard me fait face, vrille son regard dans le mien et me dit d’une voix presque plaintive.
‘’Docteur, nous ne faisons qu’exécuter des ordres’’.
Rien ne peut plus m’agacer davantage que cette excuse. Croyant l’homme libre, je le crois aussi responsable. Mais je n’ai pas le temps de débattre.
‘’Je sais mais allez –y doucement’’.
L’homme s’enhardit.
‘’Vous Docteur, vous êtes un homme raisonnable, vous ne nous insultez jamais, mais certains de vos amis ! »
La situation ne manque pas de sel. L’homme qui traque pour son maître tous ceux qui commettent le délit de dignité, se plaint à l’un d’eux qu’on ait attenté à la sienne.
‘’Docteur après tout nous sommes aussi des....’’.
Je continue mentalement la phrase suspendue: Des humains, oui des humains. Que pourriez–vous être d’autre, sinon des humains à qui la malchance et les circonstances font jouer le rôle de vilains, exprimant ces ‘’gènes ‘’ de violence et de méchanceté que nous portons tous en nous, quiescents, fortement bridés, mais prêts à exploser si les conditions l’exigent ou le permettent.
Je n’ignore rien de l’état d’âme de cette police qui se sait pléthorique sans raison, crainte et méprisée, surtout inutile, tournant en rond et à vide car dressée à courir derrière le secret dans un pays transparent, à mater les révoltes dans une société pacifique. Il y a des chances aussi qu’elle soit secrètement habitée par la peur de l’arrivée au pouvoir de ceux qu’elle traque. Intenable situation. Mais qu’y puis-je ?
L’homme renchérit à toute vitesse comme s’il voulait me dire quelque chose d’important avant que je ne file.
‘Vos amis ne veulent rien comprendre à notre situation. Ils nous traitent de tous les noms. Il y en a même qui...... Il y a quelques mois, une femme m’a craché au visage.
L’homme porte la main à sa joue droite et me regarde d’une étrange façon. C’est à ce moment là qu’eut lieu ce que j’appelle la rencontre. Rien n’est plus précieux que cette sorte de ‘’Satori ‘’ psychologique, à la fois banale et sans prix. Comme pour cette expérience de l’éveil si chère aux bouddhistes, il est inutile d’essayer de la provoquer. La rencontre, que ce soit avec le partenaire, l’enfant, l’ami ou l’ennemi, est un acte fortuit, aléatoire, arrivant quand il arrive au moment où on l’attend le moins.
Les humains sont la plupart du temps opaques les uns aux autres. Ils tiennent à le rester et pour ce faire, ils ont mille ruses dont la plus affectée des franchises. Encombrés de masques, jouant le rôle de leur propre personnage, plus celui d’un nombre incalculables de ‘’je ‘’ parasites, ils sont toujours dans un ailleurs flou et incertain ou ils se perdent pour eux-mêmes et pour les autres. Quand se produit le miracle de la rencontre, tout se passe comme si les deux êtres avaient abandonné les masques empilés, le jeu des statuts et des rôles. Les deux consciences sont nues. Elles se font face et sont parfaitement synchronisées. On plonge le regard dans l’autre conscience comme si l’on regardait le fond d’une piscine à l’eau claire. Cette plongée du regard ne s’apparente à aucune forme de viol, puisque l’autre se donne pleinement à vous et ne se fuit plus lui-même. En fait, est-ce bien dans l’autre qu’on plonge ce regard qui ne rencontre point d’obstacle; ou bien le plonge-t-on, dans un soi devenu, aussi par le miracle de la rencontre, tout aussi transparent ? La magie de la rencontre tient dans cette expérience extraordinaire, où l’espace d’un temps infinitésimal on devient l’autre tout en restant soi. Alors on comprend tout, car entre les deux êtres il n’y a plus de fracture, mais la continuité. Le terrible crachat ravine maintenant ma joue gauche comme une coulée de lave brûlante d’humiliation. Quand la rencontre a lieu, la réponse ne se commande pas. Elle est ample, aisée, spontanée et parfaitement adaptée.
Ma main sait toute seule ce qu’il faut faire et le fait. Elle se tend doucement, cherche la joue du policier et l’effleure.
‘’Voilà, maintenant il est essuyé’’.
La salive qui coule depuis des mois, voire des années s’assèche. La plaie purulente se referme tout aussi brusquement. L’homme sourit, l’âme enfin en paix. Je lui tourne le dos et fonce vers mes rendez-vous incertains. Toute la scène aura duré moins de trente secondes.
Derrière moi vrombissent les motos. Bientôt fuseront les quolibets et les insultes
Mais qu’importe ! Quelle magnifique journée: Une dictature discréditée et affolée, étalant sa brutalité impuissante, une société civile plus que jamais unie dans sa détermination à tourner la page d’une décennie de répression aveugle, et puis une rencontre, qui plus est avec un policier !

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