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Tunisie : Islam, droits de l'homme et démocratie par Mohammed Talbi
Posté par Peyron le 3/5/2002 0:00:00 (2068 lectures)

Le 3 mai 2002 , le grand historien tunisien a assuré une conférence publique à la demande conjointe des éditions Albin-Michel et de l'ACAT de Paris V, sur le thème “Islam et droits de l’homme”. L’article qui vous est proposé est un montage des principaux sujets abordés par Mohammed Talbi au cours de sa conférence à partir de textes issus de son dernier livre.
Cet article a été publié dans le numéro 230 de décembre 2002 du Courrier de l’ACAT.


Mohammed Talbi : Penseur libre en Islam

Engagé, en tant que croyant, dans le dialogue inter-religieux, Mohammed Talbi l’est aussi dans son pays, en tant que penseur et défenseur de la liberté.
Mohammed Talbi qui est professeur honoraire à la faculté des lettres et des sciences humaines de Tunis, où il a enseigné l’histoire du Moyen Âge pendant de nombreuses années, a également fréquenté les cercles universitaires français. Marqué par cette double influence, il prône une mutuelle reconnaissance des traditions de l’Occident et du Proche-Orient, sous l’égide d’une foi absolue dans les valeurs de l’islam.

L’abolition de la peine de mort est conforme à l’intentionnalité coranique
Ce que Dieu désire, c’est la vie, ce n’est pas la mort. Et si le talion - qui proportionne la punition à l’offense -- nous a été recommandé, c’est parce qu’il est source de vie, empêchant que l’anarchie ne devienne meurtrière : car le but de la loi n’est autre que de conserver la vie des communautés humaines. Aujourd’hui, nous ne sommes plus à l’époque de Médine. Je peux assurer la tranquillité sociale, la convivialité, telles qu’elles s’imposent en notre monde, sans recourir au talion. L’abolition de la peine de mort est conforme à l’intentionnalité coranique. C’est vers cette abolition que pointe la “lecture vectorielle ” du Coran que je préconise.
Il me faut lire les signes de mon temps. Ai-je transgressé en cela la parole coranique ? Je ne l’ai pas transgressé, je l’ai interprétée et je l’ai accomplie dans sa direction propre, et non pas n’importe comment, car je me suis attaché à en faire sortir ce qu’elle-même recèle. Ce n’est pas là une trajectoire de hasard, mais une trajectoire orientée, une ligne que j’appelle moi-même le “ vecteur orienté ”.
Le Coran me dit ce qu’il faut faire aujourd’hui, et non pas ce que l’on faisait hier. Il me dit de ne pas lire avec les yeux des morts. Il faut le lire avec les yeux des vivants, pour les vivants.

Les Arabes et la démocratie
Ce que les Arabes ont toujours réclamé de leurs gouvernants, ce n’est pas la liberté - jusqu’au milieu du XXe siècle, le mot n’a pas d’équivalent en arabe au sens politique du terme-- mais la justice, sans que jamais ces deux notions soient liées, d’où l’indifférence à la forme du pouvoir et l’absence pure et simple du concept de démocratie.
Tous les dictateurs actuels, sans exception, prétendent apporter à leurs sujets la justice, le ‘adl, ainsi que la promotion sociale et économique, ce qui justifie leur pouvoir. Toute la propagande des dictateurs, celle de Ben Ali en particulier, est centrée autour du miracle économique.
Si le critère de la démocratie est l’alternance au pouvoir par des voies pacifiques, c’est-à-dire des élections libres, c’est-à-dire intègres et incontestables, aucun pays arabe, aujourd’hui, n’est démocratique.

L’alibi économique, pour justifier la dictature, est criminel
Justifier le despotisme au nom de l’efficacité économique et dans l’attente du développement, là est la grande conjuration contre les peuples épris de dignité et de liberté à laquelle participent de nombreux Occidentaux, écrivains, et hommes d’État.
Ce fut le drame de toutes les dictatures communistes. Devant l’Occident libre, elles ont toutes perdu la guerre économique, la bataille du développement et de la production. On ne fait pas de la bonne économie avec le despotisme.
Ben Ali est une malchance pour la Tunisie par sa gestion mafieuse du capital bourguibien, et surtout parce qu’il a fait avorter la démocratie qui, seule, en libérant l’homme et ses énergies créatrices, est à même de faire des miracles.

Notre décision, et elle est irrévocable, est de croire à la liberté
Le monde arabe hérite d’un passif de despotisme que la pensée arable moderne n’a pas encore réussi à évacuer, et auquel l’islamisme continue à s’accrocher. Le problème clé est bien celui d’une société civile qui ne parvient pas à émerger et à s’imposer, placée qu’elle est entre Charybde et Scylla : dictature ou afghanisation. Ce dilemme en Tunisie, a particulièrement profité à Ben Ali : ou lui, ou Rachid Ghannouchi avec la démolition de toute l’œuvre de Bourguiba -- les barbus dans les rues et les femmes au foyer. La peur toujours. Voilà le mal.
Sommes-nous dans une situation désespérée, et est-elle sans issue ? Oui, si on baisse les bras, et si la peur continue de l’emporter. Il faut se préparer à un long combat.
Comme le dit Moncef Marzouki, nous avons renoncé à demander la liberté : nous l’exerçons, tout simplement. Si on veut nous mettre en prison, nous y sommes prêts. Notre position, nous le savons, est une position d’illégalité, dans la mesure où nous constituons une organisation dont il est exclu qu’elle puisse être autorisée, du moins dans un avenir prochain et prévisible. Cela ne nous fait pas reculer. Ce serait plutôt le pouvoir qui, depuis quelques mois, donnerait des signes de faire marche arrière.
Cette attitude nouvelle du pouvoir, est due, nous en sommes conscients, à la détermination des forces démocratiques à l’intérieur du pays. L’aphonie par la peur recule. Les ONG et les médias internationaux, qui peuvent désormais s’appuyer sur des organisations démocratiques nationales, nous apportent une aide plus qu’appréciable.
C’est ce que, pour ma part, je n’hésite pas à appeler un réveil.

Bibliographie de Mohammed Talbi
Mohammed Talbi, Penseur libre en Islam, Albin-Michel, 2002, 418 pages
L’Universalité du Coran, Actes Sud, 2002
Plaidoyer pour un islam moderne, Desclée de Brouwer, 1998

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